Très bientôt, ici.
En attendant, rafraîchissez vous la mémoire avec l'article sur ce géant de la sf française et de la fantasy sur wikipedia
vendredi 16 mai 2008
Entretien avec Jacques Goimard
dimanche 20 avril 2008
L'histoire des sciences, Kim Stanley Robinson Vs Thomas Kuhn
Je viens de terminer la Chronique des années noires de K S Robinson, l'admirable auteur qui nous a également donné la série Mars la Rouge, Mars la bleue, Mars la verte, et qui fait preuve d'une subtilité rare dans la construction psychologique de ses personnages, dans l'évocation de leurs liens complexes.
C'est le premier attrait des Chroniques. Le parti-pris est le suivant : la peste noire a anéanti la population d'Europe Occidentale, bientôt colonisée par la Horde d'Or et les musulmans. Le monde se partage donc entre la Chine, l'Inde et l'islam. Dans ce cadre, à travers une série de réincarnations, un couple d'amis traverse les tempêtes de l'histoire. La fidélité de leurs relations à travers des configurations diverses est décrite avec une rare subtilité.
Mais ce n'est pas le seul élément intéressant. Il y a un truc qui m'a immédiatement fait réfléchir, c'est la problématique de la révolution scientifique.
L'hypothèse de Robinson, c'est que dans cette uchronie, la révolution scientifique émerge progressivement en Inde, autour du bouddhisme, ce qui en change la nature... en bien par comparaison avec ce qu'a été le destin du monde dominé par la science et les valeurs chrétiennes occidentales. Cela n'empêche pas le choc des civilisations, mais les valeurs de compassion bouddhiste brillent dans cet ouvrage avec une flamme d'autant plus émouvante qu'elle paraît aujourd'hui foulée aux pieds par la tyrannie chinoise
C'est d'abord un parti pris rafraîchissant : une vision non européenne du monde, la problématique de la différence. Souvenez vous, pendant longtemps, la science fiction et assimilés étaient centrées autour de la science occidentale.
Mais par ailleurs, si on détricote le récit de Robinson, on tombe sur une hypothèse historico-philosophique qui n'est pas si évidente : celle de la structure des révolutions scientifiques.
Pour Robinson, et elle suit en cela, par exemple, la pensée d'Alexandre Koyré (Le Monde clos et l'univers indéfini) la connaissance humaine fonctionne de manière discontinue. Il y a d'un côté l'époque préscientifique, puis l'âge des Lumières, où les progrès techniques accompagnent de manière rapide ceux de la science théorique. D'ailleurs Robinson se livre à une très amusante retranscription de la physique des particules et de la Relativité, avec le ying et le yang qui remplacent le couple proton/électron...
Cette discontinuité est fondamentalement une sorte de moment clé, où l'accumulation des hypothèses et des connaissances produit une brusque accélération, comme une explosion, liée à des lieux bien particuliers et des gens hors du commun. On comprend ainsi que l'uchronie de Robinson a eu son Galilée, son Newton, son Einstein.
La discontinuité apparaît également dans le cadre de ce que j'appellerais un monde des idées déterministe. Pour Robinson, d'une certaine façon, la connaissance scientifique suit une logique interne, même si son expansion est liée à un contexte (une sorte d'équivalent bouddhiste de la Renaissance, avec Tolérance religieuse, multiplication des échanges internationaux, progrès de l'agriculture et de la médecine...). Et du coup, la technique suit un parcours théorique exactement similaire au nôtre, avec une série de révolutions industrielles dans le même ordre, jusqu'à l'équivalent du premier XXe siècle.
Les différences qui existent n'influent pas réellement sur la structure même de cette évolution (ainsi l'équivalent de la 1e guerre mondiale a été encore plus terrible dans le monde de Robinson, car gigantesque).
Et si le monde de la connaissance scientifique n'était pas ainsi déterminé? Et s'il était beaucoup plus influencé par des facteurs sociologiques que par l'émergence de la Vérité dans sa Pureté? Et si Robinson nous proposait, en fait, une vision platonicienne du savoir, largement fausse...
T. S. Kuhn décrit un schéma très différent de celui de la discontinuité, dans la Structure des révolutions scientifiques. La science, dit il, ne procède pas par brusques sauts de créativité, mais par confrontation de théories. Que se passe-t-il, depuis toujours? Une théorie scientifique vise à rendre compte d'un ensemble de phénomènes empiriques. Quand elle est confrontée à un trop grand nombre de démentis, une variante ou une théorie différente sont produites pour tenter de rendre compte des phénomènes en question. Le choix entre concurrentes n'est pas un phénomène intellectuel mais historique : la nouvelle génération de savants remplace progressivement l'ancienne, et tandis que les plus âgés partent à la retraite, leurs théories s'en vont avec eux. Cela est vrai pour chaque phase du développement scientifique, qui est un processus continu de renouvellement.
Dans cette perspective, la science n'est pas réellement une sorte d'avancée vers la vérité, mais bien plus des transformations de paradigmes, de visions du monde. Ces différentes visions sont tout simplement différentes les unes des autres, irréconciliables, même en termes d'expériences : les théories construisent leur propres phénomènes empiriques, ceux-ci leur sont propres, et pas communes. Ainsi il n'y a pas vraiment d'étalon commun pour déterminer qui est dans le vrai et qui ne l'est pas.
Il n'y a donc pas de parcours fléché,
pas de sens de l'histoire. Dans un autre contexte, l'histoire de la science aurait été différente. On pourrait imaginer par exemple une science asiatique sensiblement plus sensible aux problématiques de la biologie, puis des biothechnologies et des manipulations génétiques, que l'Occident plus mécaniste. Je n'en sais rien, bien sûr, mais encore une fois, une lecture philosophique est une mine à problématiques de science fiction.
lundi 4 février 2008
Mais qui est donc le dernier homme? (Kojève, Fukuyama et Ian M. Banks)
La thématique d'une civilisation post historique date du XIX e siècle allemand, et en particulier de Hegel. La question n'est pas celle d'une fin "eschatologique" de l'histoire, c'est à dire d'une fin des temps, mais de la nature de l'homme et de la vie sociale lorsqu'une certaine étape du développement historique sera atteinte - la dernière, selon les hégeliens. Et ce qui est amusant, dans cette histoire, c'est qu'ils sont totalement d'accord avec Ian M. Banks, l'écrivain de la série dite de la Culture
Le dernier homme, l'homme post historique, est une figure de Kojève, grand lecteur libéral de Hegel, et reprise par Fukuyama, dans sa description du monde futur. Il va sans dire que Kojève et Fukuyama sont des libéraux, et qu'ils ont une lecture de Hegel et de son système que des marxistes n'accepteraient pas.
L'homme de demain, qui d'ailleurs est en germe aujourd'hui, est incrit dans une société démocratique avancée. Tout conflit a disparu de son horizon, parce que la fin de l'histoire est la disparition de la possibilité d etout conflit. Cela ne veut pas dire que tout le monde est d'accord, mais plutôt qu'il n'existe plus rien qui vaille la peine de provoquer un conflit où entre en jeu la possibilité de la violence. Privé de la possibilité de la mort violente, il ne reste à l'homme que le jeu, quelque soit son activité : économie, art, politique. Un jeu sans grandes conséquences, à la fois libérateur et insatisfaisant si on le compare aux grandes réalisations du passé.
Le monde post historique est un lieu où les contradictions ont été résolues. Et la clé de cette résolution, dit Kojève, c'est l'Etat libéral.
Qu'on ne s'y trompe pas le libéralisme tiré de Hegel est une version plutôt autoritaire, celle d'un système de droit où un Etat flotte au dessus de la société. Il ne s'agit pas pour lui de représenter les intérêts des citoyens mais plutôt de s'imposer et de façonner les hommes en direction de la liberté.
Si vous relisez Banks (ce qui vient de m'arriver) vous verrez qu'il décrit exactement cela au détail près. Dans un monde où l'ensemble des contraintes ont quasiment disparu (même la mort, dans une certaine mesure) les hommes sont livrés à des jeux éternels et sans but. Libérés de toute contrainte et de tout travail, ils sont redevenus des petits enfants. Et ont pour gardiens des intelligences artificielles surpuissantes, des dieux. Pour Hegel, l'Etat possède quelque chose de divin, de transcendant. Ce rôle est parfaitement rempli par les ordinateurs de la Culture.
Reste, dans une galaxie humaine et libérale, la possibilité d'affronter l'autre. L'extraterrestre, pour Banks, et les autres civilisations moins démocratiques, chez Fukuyama.
samedi 12 janvier 2008
Un nouveau terrain pour le sense of wonder, digression sur Hamilton et Simmons

Je viens de terminer le tome 2 de l'Etoile de Pandore de Hamilton. Sympathique auteur qui nous a déjà donné une série mêlant morts vivants et space op, Hamilton situe ses oeuvres dans une future colonisation humaine de l'espace. Les oeuvres sont sympathiques, moins profondes qu'elle ne le prétendent, mais se lisent remarquablement bien. Le principal mérite de Hamilton est de croire et d'user de que quelque chose d'essentiel en science fiction, le sense of wonder, ou frisson esthétique qui nous saisit lorsque les personnages d'un bouquin de sf sont confrontés à quelque chose de vraiment vraiment gros et mystérieux.
Tout ça, c'est bien connu des lecteurs de science fiction, et même de quelques autres.
Maintenant j'aimerais parler d'une chose qui m'a frappé à la lecture de Hamilton, c'est le fait qu'il a loupé, d'une certaine façon, la modernité.
Je m'explique. Le monde décrit par l'Etoile de Pandore est un espace colonisé par l'homme, qui s'est installé sur des centaines de planètes reliées par des "trous de ver". Est ce que cela vous rappelle quelque chose? Dans cet univers, il existe aussi une intelligence artificielle surpuissance qui s'est écartée des affaires humaines et est allée s'installer dans un astéroïde. Là, quand même, on tique un peu, parce qu'il se trouve que c'est grosso modo le même univers que celui de Dan Simmons dans Hypérion.
Même univers, mais, me direz vous, ça n'a rien à voir, Simmons met cet univers au service d'une imagination baroque et estrèmement esthétique. Il a la capacité à susciter des images assez puissantes et très "métaphysique", au sens de "profondes".
Certes, le bouquin de Hamilton sent un peu la copie. Mais ce n'est pas du tout le plus intéressant. Franchement, j'aime bien la saga de Hamilton, et je ne suis pas méchant au point de signaler une "co-origine" manifeste d'inspiration. Non, le plus intéressant, c'est ce qui manque à Hamilton.
Le sense of wonder de Hamilton, qui ressemble un peu à celui de Henlein, par exemple, est exclusivement fondé sur une logique scientifique. C'est gros, spatial, et cela sort de l'ordinaire. Je pense bien sûr à la coquille qui protège la menaçante étoile de Pandore elle-même.
Le sense of wonder que nous ressentons en lisant Simmons est lié à l'intériorité même de l'homme. Non pas qu'on n'y trouve pas des artefacts grandioses à l'occasion, mais ce n'est pas le nerf de la guerre. L'univers de Simmons vise à susciter des images du foisonnement des cultures humaines et de leur différenciation. Du coup, il prend soin de montrer l'incroyable diversité des mondes traversés par ses héros. Et justement parce que ces mondes sont des poncifs (la planète capitale super hurbanisée, la planète-japon, la planète-tibet, la planète océan, la planète ruche industrielle) l'auteur montre sa capacité à se saisir de ces poncifs pour en faire des descriptions frappantes et merveilleuses.
Lire Simmons, c'est avant tout éprouver une fascination certaine pour le foisonnement de la culture humaine. Même si le récit organise son propre dépassement. Et lire Simmons, c'est en même temps être émerveillé par sa capacité au palimpseste, à la parodie. La multiplicité des styles et des références littéraires y est le miroir de la multiplicité de l'humanité décrite.
Il y a comme un sens très sûr de la post-modernité chez Simmons : relativisme culturel, compréhension que les valeurs sont impossibles à résorber dans une civilisation unique.
Rien de tel chez Hamilton. Il reste un homme de l'époque moderne. Les différents mondes décrits sont des extensions des banlieues et de la campagne américaine. Lorsque ce n'est pas le cas, il l'explicite en disant qu'il s'agit d'une zone à fort potentiel touristique.
Je pense que dans l'ère actuelle de relatif scepticisme à l'égard de la science, c'est plutôt du côté de Simmons que de Hamilton que se situe le sense of wonder.
lundi 10 décembre 2007
L'épineux problème du commerce intersidéral
Une question me met mal à l'aise : c'est celle du commerce intersidéral. Pourquoi donc, dans les livres de science-fiction, les gens font-ils du commerce intersidéral?
Bon, c'est vrai que ce n'est pas le problème le plus urgent dans la vie, et qu'il y a des défis intellectuels plus profonds. Mais quand même! L'existence du commerce intersidéral est une constante dans beaucoup d'oeuvres de science fiction, et c'est un peu gênant.
D'abord, ôtons les extraterrestres, qui sont des espèces de fées ou de Deus ex machina. Les extraterrestres ont souvent en stock des choses incompréhensibles et impossibles à reproduire. De même que je pourrais donner des sous à un vieux marabou africain pour qu'il soigne mes ulcères d'estomac, je peux donner des sous aux extraterrestres pour qu'ils me guérissent d'un coup de baguette ionique de cent cinquante fractures avec percement des poumons et cancer généralisé.
Mais bon, même si ça nous entraîne hors du sujet, si je savais faire des choses comme ça, pourquoi est ce que je me casserais encore le cul à faire du commerce avec des singes poilus?
Donc ne retenons que les civilisations cosmiques où le rôle d'intelligences extraterrestres est insignifiant ou nul. Dans un cosmos rempli d'un nombre conséquent de planètes habités par grosso modo des humains, pourquoi y a-t-il du commerce interstellaire?
D'accord, il y a les nécessités de l'intrigue : le commerce est un argument pour le voyage. A la limite, on le remplacerait par la curiosité, ça ne changerait rien. Mais les nécessités de l'intrigue conduisent à des illogismes.
Raisonnons comme Adam Smith le ferait, avec une petite goutte de références au modèle de Kant-Laplace. On n'a pas besoin de théories plus évoluées pour comprendre le problème.
Pourquoi fait-on du commerce? Parce qu'il manque quelque chose chez vous que possède votre voisin, ou alors que vous pouvez l'acheter moins cher que cela vous coûtera à produire. Comme le dit Adam Smith dans La Richesse des Nations, il faut « de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui coûtera moins à acheter qu'à faire » (I, 2). Entendons nous bien. ça signifie que pour s'enrichir, les nations se spécialisent sur leurs points forts et échangent entre elles des biens. Le commerce international va de pair avec la division du travail.
D'autres phénomènes s'ajoutent évidemment à cela : les nations sur terre n'ont pas forcément les mêmes ressources. Un tel a de vastes terres agricoles et un autre du charbon et du fer. Voilà pour la spécialisation.
Et dans la science fiction ? Chez Azimov, Herbert, Cherryh, Simmons, Reynolds, tous ces univers peuplés majoritairement d'humains ont tendance à commercer, au nom d'une telle spécialisation. L'ensemble de l'intrigue de Cyteen a pour contexte des tensions commerciales entre la terre et ses colonies lointaines.
C'est là que ça devient embêtant. Parce que le modèle qui marche entre la Chine et les Etats-Unis, sur notre bonne vieille planète Terre, n'a aucun sens dans l'espace profond...
Je m'explique. Ce serait quand même étonnant que la répartition des différents éléments composant notre système solaire ne ressemble peu ou prou à ce qu'on trouverait en allant explorer un autre système. C'est là que Kant intervient, modestement, dans le débat : nous croyons à une certaine constance des lois naturelles, non?
Or des systèmes planétaires, il en existe un paquet, comme on est en train de se rendre compte. Nous savons que les astéroïdes recellent tous les métaux dont nous pourrions rêver, et que les comètes sont truffées de glace et de molécules organiques. Le raisonnement est tout simple. Est il sérieusement crédible de croire qu'il serait économiquement plus avantageux de transporter du fer d'une étoile lointaine, à plusieurs années lumière au moins, plutôt que d'aller chercher le nécessaire à quelques unités astronomiques de là? Pas sérieux.
Vous me direz, ok, on n'échange pas des matières premières, mais des biens manufacturés. Prenons deux planètes peuplées d'autant de population : vous pensez sérieusement que l'avantage en termes de coûts d'une planète par rapport à une autre sera suffisant pour gommer le coût du déplacement spatial? Peu crédible. Merde, dans le futur, il y a des cyborgs, s'il y a des cyborgs, il doit y avoir des usines au moins aussi performantes que celles de Michelin à Clermont-Ferrant, non?
Voilà pour les produits manufacturés. Donc, me direz vous, pourquoi certaines civilisations ne détiendraient-elles pas un avantage compétitif en termes technologique? Je pense que c'est peu crédible. D'abord, des civilisations partant à peu près du même niveau n'ont pas véritablement de raisons de se trouver à des distances technologiques fracassantes les unes des autres. Ok , peut-être que Proxima du Centaure pourrait être plus balaise que Pluton sur les micropuces pour Droïdes, mais au point qu'il devienne rentable de convoyer ces puces, de leur faire atteindre des vitesses de libération, d'organiser des circuits commerciaux et de distribution, du marketing et de la banque, entre des étoiles??? Peu crédible.
Et quand bien même... avez vous remarqué que les Etats-Unis ont du mal à négocier avec la Chine quand il s'agit d'empêcher des transferts de technologie sensibles. Pourquoi? Le gain à court terme. Vendre une technologie, ou la vendre en échange d'avantages commerciaux, d'une implantation sur place... très vite rentable. Pourquoi s'embêter à transporter des biens manufacturés dans l'espace quand on peut tout bêtement vendre des technologies contre un gros bénéfice immédiat.
Reste une possibilité. Les merveilles de la diversité biologique, des biens produits à un endroit à l'écosystème si particulier. Je trouve ça complètement con. Dans le lointain futur, il sera possible d'aller à la conquête des étoiles, mais pas de modifier un poireau pour qu'il pousse sous serre n'importe où? Vous me répondrez qu'un ver des sables n'est pas un poireau. C'est à voir. En tout cas je tiens pour une piste d'un futur bouquin de sf de se creuser les méninges pour trouver une raison crédible au commerce interstellaire.
mardi 13 novembre 2007
Greg Egan, hard hard science fiction
Je viens de terminer, d'une seule traite, Axiomatique et Radieux, deux livres de nouvelles, et un petit roman, L'Enigme de l'univers.

Deux choses me frappent : le fond de commerce de GE, et ce n'est pas péjoratif, c'est très précisément la terreur contemporaine face aux avancées d'une science devenue délirante. Cette problématique de fond est comme il se doit nourrie par une approche très Hard Science-fiction, bien menée malgré les inévitables temps morts liés au fait que le héros de l'histoire s'arrête toujours à un moment donné, sur la cuvette des toilettes, pour réflechir au fait que quand même, les développements des nanotechnologies d'adn recombinante couplées aux théories de l'information de bidulechose restreignent dans l'hyperspace quantique de la superthéorie des cordes... la liberté de pensée, comme dirait l'autre.
Mais bon, c'est comme ça, Greg Egan : on sent l'auteur venu d'une société hyper scientiste, car hyper artificielle, l'Australie, construction humaine mise en abïme dans l'oeuvre elle même comme le symbole de ce qui pose problème à l'auteur. L'Australie, ce n'est pas le travail de l'histoire, c'est un bout d'occident artificiellement installé là, au milieu de l'océan. Et ça change tout en termesde rapport à la science.
Greg Egan me rappelle mon agrégation de philosophie.
Non, je ne lisais pas Greg Egan pendant l'agrégation, mais le thème de cette année là était "Le Corps et l'Esprit".
Pour un fan de science fiction, c'était sensé être plutôt cool.
En fait, je vous passe les détails biographiques inintéressants, mais ça ne l'était pas. Par contre, j'ai découvert quelque chose que les Français, la plupart du temps, ignorent totalement, même ceux qui sont des professionnels de la pensée : le fonctionnalisme australien (Amstrong, Lewis).
La problématique du rapport corps/esprit est un truc anglo-saxon. En Europe Occidentale et dans la philosophie "classique", on parle plus volontiers du rapport de l'âme et du corps, comme le fait Descartes. Parler du rapport entre l'esprit et le corps, c'est déjà se placer dans une certaine optique par rapport à l'histoire de la philo.
Pour faire simple, l'idée de base du fonctionnalisme consiste à dire qu'on n'a pas besoin de trancher des questions comme : "ya-t-il une âme?", ou "ai-je un esprit?" qui sont des questions ontologiques. C'est ce présupposé qui distingue les fonctionnalistes de Descartes (ce qui a une importance toute relative : il n'y a plus un seul cartésien vivant, après tout). Ensuite, le fonctionnalisme n'est pas un réductionnisme, comme ce serait le cas de Ryle, disciple de Wittgenstein et behavioriste, qui est l'auteur de la phrase galvaudée "il n'y a pas de fantôme dans la machine", there is no ghost in the shell.
L'idée du fonctionnalisme, c'est qu'on peut distinguer des caractéristiques mentales et physiques, et qu'on ne va pas s'intéresser à ce qu'edt l'esprit, mais aux propriétés mentales, comme un ensemble d'évènements. L'esprit, c'est donc un ensemble de fonctions.Bien entendu, ce qui est sous-jacent, c'est l'autre grande idée du rapport corps-esprit : si l'ontologie n'est pas importante, si on évacue la question du "ce que c'est" au profit du "comment ça marche", alors on arrête de s'intéresser à l'esprit et au cerveau en tant que tels, pour les considérer comme des boites noires. C'est là un des grands thèmes de la science fiction, la conscience peut être réalisée sur de très nombreux supports, ordinateurs, systèmes hydrauliques, géologiques, biologiques, etc. Ce qui est pertinent, c'est la capacité d'un système à fonctionner selon les mêmes critères que l'esprit humain, et non le fait que la chose en question soit un champignon ou le computateur géant d'Asimov.
Ce genre de choses, et bien d'autres, sont chez GE, mais ça n'est pas l'esssentiel. Le plus intéressant, c'est la manière dont les problématiques sont abordées chez Egan : la description scientifique soignée est au service de la peur de voir l'esprit dévoré par la scientificité du monde, comme l'esprit des fonctionnalistes est réduit à n'avoir rien à voir avec ce que nous vivons en tant que consciences incarnées. Egan met justement en scène et problématise cette peur de la "frankescience" dans l'Enigme.
Pour approfondir tout cela, il faut lire un des plus inspirés et virulents critiques du fonctionnalisme, John Searle, La redécouverte de l'esprit. J'en parlerai dans un prochain post
